Le plus difficile, parfois, c’est de décider
Il existe d’excellentes raisons de ne pas jeûner.
Une contre-indication. Un état de santé incompatible. Un traitement qui l’empêche. Une période d’épuisement. Une grossesse. Un trouble du comportement alimentaire. Ou tout simplement le fait de ne pas en avoir envie.
Celles-là ne sont pas des objections. Ce sont des raisons.
Et puis il y a toutes les autres.
« Je vais avoir faim. »
« Je ne tiendrai jamais. »
« Ce n’est pas le bon moment. »
« Je ne peux pas laisser ma famille. »
« Payer pour ne pas manger, quand même… »
« Mon entourage trouve ça dangereux. »
« Je suis trop gourmand. »
« J’attendrai d’être moins fatigué, moins occupé, moins stressé. »
« Je le ferai l’année prochaine. »
Certaines sont parfaitement recevables.
D’autres sont, disons-le, des raisons à la con.
Pas parce que la personne qui les formule est idiote. Mais parce que nous sommes extrêmement doués pour transformer une peur, une résistance ou une difficulté à décider en argument apparemment rationnel.
Une objection est souvent cela : une histoire suffisamment crédible pour nous permettre de ne pas faire quelque chose qui nous attire tout en conservant l’impression d’avoir une excellente raison.
Le sujet n’est donc pas de combattre toutes ses objections.
Il est de savoir lesquelles écouter.
« J’ai peur d’avoir faim »
C’est probablement l’objection numéro un.
Et elle est logique.
Nous passons notre vie à répondre à la faim en mangeant. Décider volontairement de ne pas le faire paraît presque contre-nature.
Pourtant, la faim pendant un jeûne n’est pas nécessairement cette montée continue et insupportable que l’on imagine.
Elle peut être présente au début, revenir aux heures habituelles des repas, puis diminuer chez certaines personnes lorsque le fonctionnement métabolique se modifie et que la production de corps cétoniques augmente.
Ce qui fait peur avant un premier jeûne est souvent moins la faim réelle que l’idée de la faim.
Et il n’existe qu’une manière de découvrir la différence : l’expérience.
« Je ne serai jamais capable de tenir »
Vous n’en savez rien.
Et moi non plus.
La question est justement là.
Avant son premier jeûne, personne ne possède la preuve qu’il saura jeûner plusieurs jours.
On peut être extrêmement discipliné dans son travail et découvrir que l’absence de nourriture nous déstabilise. À l’inverse, on peut se croire incapable de sauter un dîner et vivre le jeûne avec une étonnante facilité.
Jeûner n’est pas un concours de volonté.
Le cadre, la préparation, le groupe, l’accompagnement et le fait de ne pas avoir un réfrigérateur à deux mètres changent considérablement l’expérience.
Et surtout : interrompre un jeûne lorsque cela devient nécessaire n’est pas « échouer ».
Il faut distinguer renoncer devant la première contrariété et savoir écouter une information réelle donnée par son corps.
« Ce n’est pas le bon moment »
Peut-être.
Mais quel serait exactement le bon moment ?
Celui où le travail sera calme, les enfants autonomes, l’agenda vide, le couple parfaitement organisé, la maison rangée, les vacances disponibles et votre esprit totalement serein ?
Il risque de se faire attendre.
Un jeûne demande effectivement de dégager un espace. Il ne se glisse pas entre deux réunions et trois obligations familiales.
Mais lorsqu’une envie revient pendant deux ou trois ans et que « ce n’est jamais le bon moment », ce n’est plus tout à fait une question de calendrier.
C’est une décision que l’on repousse.
« Ma famille trouve ça dangereux »
Votre famille vous aime.
Elle n’est pas nécessairement compétente en physiologie du jeûne.
Les deux propositions peuvent parfaitement coexister.
La nourriture occupe une place considérable dans les liens familiaux : on cuisine pour l’autre, on se retrouve à table, on célèbre en mangeant, on console parfois en nourrissant.
Annoncer que l’on va volontairement cesser de manger pendant quelques jours peut donc provoquer des réactions disproportionnées.
Écoutez les questions sérieuses.
Vérifiez les informations.
Tenez compte d’un avis médical lorsqu’il est nécessaire.
Mais ne transformez pas automatiquement l’inquiétude de votre entourage en diagnostic.
Et ne demandez pas non plus à votre entourage l’autorisation de faire quelque chose qui concerne votre propre corps.
« Payer pour ne pas manger ? »
Celle-là, je l’entends depuis des années.
Et formulée comme ça, évidemment, c’est imparable.
Si vous payez pour ne pas recevoir trois repas par jour, effectivement : mauvaise affaire.
Mais ce n’est pas ce que vous achetez.
Vous payez un lieu, une chambre, une organisation, un accompagnement, une préparation, un cadre, des activités, du temps disponible, une présence lorsque quelque chose vous inquiète et surtout la possibilité de sortir momentanément de votre environnement habituel.
Un stage de jeûne n’est pas un restaurant dont on aurait oublié la cuisine.
Le produit n’est pas l’absence de nourriture.
Le produit est le cadre qui permet de vivre cette absence de nourriture dans de bonnes conditions.
On peut parfaitement considérer que cela ne vaut pas son prix.
Mais « payer pour ne pas manger » reste une assez mauvaise description de ce que l’on achète.
« Je peux très bien le faire chez moi »
Oui.
Certaines personnes le font très bien.
Mais être capable de jeûner chez soi et choisir de partir jeûner ailleurs sont deux questions différentes.
Chez soi, il y a les placards, les habitudes, le travail, le téléphone, les courses, parfois les repas à préparer pour les autres et toutes les sollicitations ordinaires.
Ailleurs, une partie de ce bruit disparaît.
Le cadre fait une partie du travail.
C’est d’ailleurs l’un des principes de Traverse : enlever plutôt qu’ajouter.
Moins de décisions. Moins de sollicitations. Moins de négociations permanentes avec soi-même.
Ce n’est pas indispensable pour tout le monde.
Pour un premier jeûne, cela peut faire une différence considérable.
« Je n’ai pas envie de partir avec des inconnus »
Très bien.
Moi non plus, l’idée de raconter ma vie en cercle à douze inconnus sous un plaid ne m’a jamais particulièrement fait rêver.
Heureusement, un groupe de jeûne n’est pas obligé de ressembler à cela.
Le groupe a une fonction beaucoup plus simple : normaliser l’expérience.
Lorsque vous avez froid et que trois personnes vous disent qu’elles aussi, lorsque votre voisin de marche vous raconte qu’il avait exactement la même peur avant son premier jeûne, une partie de l’inquiétude disparaît.
On n’est plus seul à interpréter chaque sensation.
Et paradoxalement, on peut être très tranquille dans un groupe.
La présence des autres n’oblige pas à l’intimité.
Elle évite simplement parfois l’isolement.
« Je suis trop gourmand »
Être gourmand n’est pas une contre-indication au jeûne.
C’est même presque hors sujet.
Le jeûne ne consiste pas à démontrer que la nourriture ne nous intéresse plus.
On peut adorer cuisiner, boire du vin, dîner avec ses amis, avoir un excellent appétit et décider précisément pour cette raison de faire une pause.
La liberté alimentaire n’est pas de ne plus désirer.
C’est aussi découvrir que l’on peut momentanément ne pas répondre à chaque désir.
« J’ai peur de perdre du muscle »
Voilà, en revanche, une objection qui mérite une vraie réponse.
Un jeûne prolongé modifie les réserves énergétiques et entraîne des changements de poids, d’eau corporelle, de masse grasse et également de masse maigre.
Il ne faut donc ni nier la question ni promettre qu’un jeûne « ne touche jamais au muscle ».
La durée du jeûne, l’état nutritionnel initial, l’activité physique, l’âge et la reprise alimentaire comptent.
Une préoccupation physiologique précise mérite une information précise.
C’est exactement la différence entre une objection et une question.
« J’ai peur que ce soit dangereux »
Très bien.
Celle-ci mérite également d’être prise au sérieux.
Le jeûne n’est pas adapté à tout le monde.
Il existe des contre-indications et des situations qui nécessitent un avis médical ou un environnement médicalisé.
C’est précisément pour cette raison qu’un questionnaire préalable existe chez Traverse.
Mais il faut distinguer :
« Est-ce adapté à ma situation ? »
et :
« Toute privation volontaire de nourriture pendant plusieurs jours est forcément dangereuse. »
La première est une question.
La seconde est une affirmation qui demande à être vérifiée.
« Et si je n’en ai simplement pas envie ? »
Alors ne jeûnez pas.
C’est probablement la partie la plus importante de cet article.
Le jeûne n’est ni une médaille, ni une preuve de courage, ni une obligation morale.
Chez Traverse, il existe d’ailleurs d’autres voies : monodiète, alimentation végétale détox, formats plus souples.
Je n’ai aucun intérêt à convaincre quelqu’un de jeûner contre lui-même.
Une objection mérite d’être examinée lorsque, derrière elle, existe un désir contrarié.
S’il n’y a pas de désir, il n’y a rien à lever.
La bonne question : est-ce une raison ou une résistance ?
Lorsque vous vous entendez dire « je ne peux pas », essayez simplement de remplacer la phrase par une question :
Est-ce que je ne peux réellement pas ?
Ou est-ce que je n’ai pas encore décidé ?
La nuance est immense.
Une raison réelle résiste généralement à l’examen.
Une objection change de forme.
Vous réglez le problème du prix : elle devient le temps.
Vous trouvez le temps : elle devient la famille.
Vous rassurez la famille : soudain, vous avez peur d’avoir faim.
À ce stade, inutile de continuer à négocier avec chaque nouvel argument.
Le problème n’est probablement plus l’argument.
C’est la décision.
Je suis passée exactement par là
La première fois que j’ai envisagé de jeûner, je n’ai pas réservé dans l’heure.
J’ai tourné autour.
J’ai regardé les centres. J’ai culpabilisé de prendre une semaine pour moi. Ma famille était inquiète. Je voulais une chambre et une salle de bain privées parce que l’intimité comptait pour moi. J’avais toutes sortes d’excellentes raisons de ne pas encore décider.
Puis un ami m’a parlé d’une accompagnatrice et de son expérience.
Quelque chose avait changé.
Je n’avais pas obtenu une information décisive supplémentaire.
J’étais simplement passée de « peut-être » à « j’y vais ».
J’avais décidé sans décider de décider.
Avec le recul, c’est probablement là que mon premier jeûne avait réellement commencé.
Vous n’avez pas besoin d’être convaincu
Vous avez besoin d’être au clair.
Une vraie contre-indication doit être respectée.
Une vraie difficulté doit être organisée.
Une vraie question mérite une réponse.
Une peur mérite d’être entendue.
Et une mauvaise excuse mérite parfois simplement d’être appelée par son nom.
Le but n’est pas de devenir héroïque.
Il est de savoir ce qui, exactement, vous empêche d’avancer.
Et de décider ensuite en connaissance de cause.
La suite se vit à Traverse.
