J’ai écrit un livre
Il s’appelle Métamonstre.
Il est né de plusieurs années de travail, de pratique, de lectures, mais aussi d’une question beaucoup plus personnelle : que faisons-nous de ce qui nous arrive ?
Pas seulement de ce qui va bien.
De ce qui fracasse parfois une trajectoire. De ce qui oblige à se réorganiser. De ce qui nous fait perdre nos repères, abandonner certaines versions de nous-mêmes, traverser des territoires que nous n’avions absolument pas prévu de visiter.
Le traumatisme.
Le deuil.
La perte.
Ce qui nous intoxique.
La maladie parfois, ou plus largement la question de la santé.
Et puis cette autre expérience, moins spectaculaire mais tout aussi structurante : celle de se sentir différent, à côté, trop ceci ou pas assez cela, jusqu’à devoir trouver ce que l’on va faire de sa propre singularité.
En écrivant ce livre, je me suis aperçue que les mots dont nous disposions ne me suffisaient pas toujours.
Alors j’en ai fabriqué.
Les Méta-monstres sont nés comme ça.
Pourquoi « monstre » ?
Le monstre est d’abord ce que nous ne voulons pas rencontrer.
Ce qui fait irruption.
Ce qui dérange l’ordre établi.
Ce qui ne rentre plus dans le récit que nous avions prévu.
Nous avons généralement un projet assez raisonnable pour notre existence : avancer, construire, aimer, travailler, élever nos enfants, vieillir à peu près correctement.
Et puis quelque chose arrive.
Parfois brutalement.
Parfois beaucoup plus silencieusement.
Quelque chose ne fonctionne plus.
Une perte.
Un effondrement.
Une répétition devenue insupportable.
Un corps qui rappelle son existence.
Une vie devenue trop étroite.
Une manière d’être que nous avons passé des années à essayer de corriger et qui revient sans cesse.
Nous appelons facilement cela un problème.
Et parfois, c’en est effectivement un.
Je ne crois pas qu’il faille transformer rétrospectivement toutes nos épreuves en cadeaux. Certaines expériences sont simplement terribles. Certaines pertes restent des pertes. Certains traumatismes n’avaient aucune raison d’arriver.
Mais il existe une autre question :
qu’est-ce que cette expérience va produire maintenant qu’elle fait partie de mon histoire ?
C’est là que le préfixe méta devient important.
Le Méta-monstre n’est pas le monstre
« Méta » signifie ici le déplacement.
Le passage à un autre endroit depuis lequel nous pouvons regarder ce qui nous est arrivé.
Le Méta-monstre n’est donc pas l’événement.
Il n’est pas le traumatisme.
Il n’est pas le deuil.
Il n’est pas la difficulté.
Il désigne plutôt ce que nous pouvons devenir dans la traversée de ce territoire.
C’est pour cela que je n’ai pas voulu construire une galerie de pathologies.
J’ai préféré inventer des personnages.
Le Traumatonaute.
Le Trépasseur.
Le Détoxiniste.
Le Salutologue.
Ces mots ont une fonction.
Ils déplacent la personne.
Le Traumatonaute : ne pas être réduit à ce qui nous est arrivé
Nous parlons beaucoup aujourd’hui des traumatismes.
C’est une avancée considérable.
Nous comprenons mieux qu’une expérience ne disparaît pas simplement parce qu’elle appartient au passé, qu’elle peut continuer à produire des réactions, des évitements, des répétitions et des manifestations corporelles longtemps après l’événement.
Mais un risque apparaît lorsque le vocabulaire du trauma devient à son tour une identité.
Je ne voulais pas seulement parler de « personne traumatisée ».
J’ai donc imaginé le Traumatonaute.
Le suffixe -naute est celui de celui qui navigue, explore, traverse.
Le Traumatonaute n’efface pas le traumatisme.
Il ne prétend pas qu’il fallait le vivre.
Il change simplement la position du sujet.
Je ne suis pas seulement celui à qui quelque chose est arrivé. Je suis aussi celui qui apprend à se déplacer dans le territoire que cela a créé.
Et ce déplacement change déjà beaucoup de choses.
Le Trépasseur : traverser ce qui ne reviendra pas
Il y a ensuite les pertes.
Les personnes.
Les relations.
Les situations.
Mais aussi les vies que nous pensions vivre et que nous ne vivrons jamais.
Le deuil ne concerne pas uniquement la mort.
Nous devons régulièrement laisser mourir certaines représentations de notre avenir.
Un couple.
Une famille.
Une carrière.
Un corps.
Une maison.
Une place.
Une version de nous-mêmes.
J’ai appelé celui qui traverse ce territoire le Trépasseur.
Parce qu’un deuil n’est pas seulement quelque chose dont il faudrait « faire le deuil », comme si nous devions arriver le plus rapidement possible à une case acceptation.
Il y a un passage.
Quelque chose ne reviendra pas.
Et pourtant quelque chose continue.
Le travail n’est pas d’oublier ce qui a disparu.
Il est de découvrir comment continuer avec ce qui demeure.
Le Détoxiniste : commencer par enlever
Le Détoxiniste est évidemment celui qui rencontre le plus directement l’univers de Traverse.
Parce qu’à un moment de mon travail, une conviction est devenue de plus en plus forte :
nous cherchons énormément à ajouter et beaucoup moins à retirer.
Nous ajoutons des méthodes.
Des habitudes.
Des objectifs.
Des compléments.
Des informations.
Des activités.
Des solutions.
Alors qu’une question beaucoup plus élémentaire pourrait parfois précéder toutes les autres :
qu’est-ce qui, dans ma vie actuelle, me nuit ?
C’est le territoire du Détoxiniste.
Et il ne concerne pas uniquement l’alimentation.
Nous pouvons être intoxiqués par un rythme.
Une relation.
Une organisation.
Une hyperconnexion.
Une injonction.
Une manière de travailler.
Un environnement.
Un rôle que nous continuons à tenir alors qu’il ne nous correspond plus.
C’est précisément de cette réflexion qu’est née une grande partie de ce que nous appelons aujourd’hui chez Traverse la détox systémique.
Avant d’ajouter quelque chose à une vie déjà pleine, nous commençons par regarder ce qui pourrait en sortir.
Le Salutologue : ne pas seulement étudier ce qui va mal
Et puis il y a une question qui me poursuit depuis longtemps.
Pourquoi sommes-nous aussi savants lorsqu’il s’agit de décrire ce qui dysfonctionne et parfois beaucoup moins précis lorsqu’il s’agit d’identifier ce qui nous maintient en santé ?
C’est ici que j’ai rencontré la notion de salutogenèse, développée par le sociologue de la santé Aaron Antonovsky.
Au lieu de partir exclusivement des causes de la maladie, la salutogenèse déplace la question vers les processus et les ressources qui contribuent à maintenir ou produire de la santé.
J’ai appelé Salutologue celui qui apprend à regarder son existence depuis cet endroit.
Pas :
« Comment devenir parfaitement sain ? »
Mais :
« Qu’est-ce qui, chez moi et autour de moi, soutient la vie ? »
Quelles ressources ?
Quels liens ?
Quels environnements ?
Quelles activités ?
Quels rythmes ?
Quels engagements ?
Qu’est-ce qui me remet en mouvement ?
Qu’est-ce qui augmente ma capacité à traverser ?
C’est une question très différente de la seule recherche de ce qui ne va pas.
Et puis il y a la singularité
Elle traverse en réalité tous les Méta-monstres.
Parce que nous ne traversons jamais ces expériences de la même manière.
Et parce qu’après avoir passé beaucoup de temps à essayer de comprendre ce qui nous limite, une autre question finit par apparaître :
qu’est-ce qui m’est propre ?
Pas ce qui fait de moi quelqu’un d’exceptionnel.
Ce qui fait que je perçois, comprends, relie, crée, ressens ou agis d’une manière particulière.
Nos singularités sont parfois faciles à vivre.
D’autres ont longtemps ressemblé à des défauts.
Certaines de nos hyper-compétences se cachent même exactement à cet endroit : dans une caractéristique tellement forte que nous avons d’abord appris à la contenir avant d’apprendre éventuellement à l’utiliser.
C’est aussi pour cela que la singularité occupe une place importante dans mon travail en Métapsy.
Pourquoi parler des Méta-monstres chez Traverse ?
Parce que Traverse n’est pas le livre.
Et une retraite Traverse n’est évidemment pas destinée à faire traverser en sept ou douze jours l’ensemble de ces territoires.
Ce serait précisément l’inverse de notre manière de travailler.
Mais la même architecture est présente.
Le Détoxiniste pose la première question :
qu’est-ce que je peux enlever ?
La Métapsy en pose une deuxième :
maintenant que j’ai créé de l’espace, qu’est-ce que je peux transformer ?
Le Salutologue en ajoute une autre :
qu’est-ce que je veux davantage soutenir ?
Et la singularité finit par demander :
qu’est-ce qui, lorsque tout ce bruit diminue, cherche à prendre davantage de place ?
C’est aussi ce qui relie mon travail d’écriture, la Métapsy et Traverse.
Ce ne sont pas trois projets superposés artificiellement.
Ils sont nés de la même interrogation.
Que devient une personne lorsqu’elle cesse seulement de subir ce qui lui arrive et commence à travailler avec ce que la vie a produit en elle ?
C’est probablement cela, au fond, un Méta-monstre.
Non pas quelqu’un qui aurait vaincu ses monstres.
Mais quelqu’un qui a appris à les traverser suffisamment pour qu’ils ne racontent plus seuls toute son histoire.
Références
Antonovsky A. Health, Stress, and Coping. Jossey-Bass. 1979.
Antonovsky A. Unraveling the Mystery of Health: How People Manage Stress and Stay Well. Jossey-Bass. 1987.
Herman JL. Trauma and Recovery. Basic Books. 1992.
Bonanno GA. The Other Side of Sadness: What the New Science of Bereavement Tells Us About Life After Loss. Basic Books. 2009.
Winnicott DW. The Maturational Processes and the Facilitating Environment. Hogarth Press. 1965.
La suite se vit à Traverse.
